Manifestations anti-HADOPI
Par liberforce le lundi 4 mai 2009, 00:11 - Politics / Politique - Lien permanent
Impressions
J'ai fait partie du cortège anti HADOPI les 25 avril et 1er mai derniers. J'ai pu y voir, écouter, et parfois discuter, avec certains acteurs du débat comme Patrick Bloche (député PS), Nicolas Dupont-Aignan (député divers droite) et Alain Lipietz (député européen vert). Il semble que Corinne Lepage ait fait partie un moment du cortège, dommage, j'ai cru qu'elle n'y était pas ne l'ayant pas croisée. J'aurais eu quelques questions à lui poser. J'ai aussi pu livrer mon opinion au blogueur du site geekmaispastrop.com (j'adore ce nom, il me correspond bien :-) - je suis le dernier geek interrogé).
J'ai été néanmoins déçu sur certains points durant ces manifestations :
- La faible mobilisation (environ 300 personnes pour 1500 inscrits le 25 avril)
- Les pancartes "nous sommes tous des pirates libres", et les slogans "partageons la culture" que l'on pouvait voir, qui ne font que décrédibiliser le mouvement : les gens qui nous voient se disent "tiens, voilà les pirates qui défilent".
- L'éternel débat sur la licence globale, qui n'est pas une solution à mon sens (j'y reviendrai)
- La diffusion de musique non libre à la manifestation du 25 avril, et donc en infraction flagrante avec la législation sur le droit d'auteur.
Évidemment, je ne veux pas jouer les blanches colombes, que celui qui n'a jamais téléchargé quelque chose illégalement leur jette la première pierre. Mais j'étais personnellement à ces manifestations pour protester :
- contre le flicage massif
- contre la fin de la présomption d'innocence
- contre la délégation du pouvoir judiciaire à des entités privées ou à une autorité étant juge et parti
- contre la triple peine (coupure de ligne, paiement de l'abonnement internet exigible malgré la coupure, possibilité de poursuites par les ayants droits toujours possible malgré les sanctions de l'HADOPI)
- contre l'atteinte aux logiciels libres et aux utilisateurs d'OS alternatifs qui devraient payer et installer le mouchard HADOPI (s'ils le peuvent, si une version est prévue pour ces OS), qui serait non-libre, et porterait atteinte à la vie privée
- pour une juste rétribution des artistes : la loi "Création et Internet" pense à tout sauf à eux, les conditions étant taillées pour les "poules aux œufs d'or" des majors, et pas du tout pour la grande majorité des artistes
Je vois donc au moins deux clans : ceux qui veulent pouvoir continuer à télécharger de la musique (bien souvent des partisans de la licence globale - c'est l'impression que j'ai eu), et ceux pour qui le principal est d'éviter le flicage massif et préserver les libertés individuelles (comme le droit à l'Internet).
La licence globale
Mais revenons sur la licence globale. Mon opinion est qu'elle créerait une dîme supplémentaire pour les majors sans les inciter à évoluer. On voit déjà la difficulté de modifier les montant de la taxe pour copie privée. Les dernières négociations visaient à réévaluer son montant pour en retirer la compensation du manque à gagner dû au téléchargement illégal (il est interdit de tirer un revenu d'une activité illégale). Alors que le but de départ était d'inciter sa baisse, il avait pourtant été difficile de stabiliser le montant de la taxe pour copie privée, et elle pourrait repartir à la hausse, ce qui est tout de même un comble ! La licence globale ne serait qu'une vache à lait pour les majors.
Autre argument : comment se mettre d'accord pour l'assiette de cette taxe ? Si le monde la musique veut sa part, le cinéma, le monde des éditeurs de logiciels commerciaux (notamment les éditeurs de jeux), la presse (on peut télécharge illégalement un livre), bref tous les producteurs de contenu, demanderont (et à juste titre) leur part. Le seul moyen de justement les rétribuer, sera, à nouveau, de recourir au flicage, pour savoir ce qui a été téléchargé. Je ne vous raconte pas le mic-mac pour la gestion des droit à l'international. Je ne vois ici qu'une autre usine à gaz.
Ensuite il faudrait la rendre obligatoire, comme la redevance télé, pour ceux qui profitent d'une connexion Internet. Ce qui serait profondément injuste pour ceux qui né téléchargent pas illégalement (déjà qu'ils paient les majors pour graver leurs photos de vacances...). Et si elle était facultative (en gros tu paies 10€ de plus sur ton abonnement et tu télécharges ce que tu veux), il faudrait fliquer tout les autres pour vérifier qu'ils n'enfreignent pas la loi, on en revient donc toujours au même point.
Une solution parmi d'autres...
Il y en a sans doute plein, mais une HADOPI qui inflige des amendes plutôt que des sanctions de coupure, et ne bafoue pas les droits de la défense me conviendrait, ce serait un compromis acceptable. Tout le monde pourrait y trouver son compte, les citoyens honnêtes comme les maisons de disque.
"Oui, mais le lien entre téléchargement illégal d'une oeuvre et baisse des ventes n'est pas établi, et tout téléchargement n'est pas une perte sèche pour l'éditeur" me diront certains. Certes, dans une certaine mesure. Je pense que le téléchargement illégal a ses vertus tout comme il a ses vices. Mais ce n'est pas au public d'imposer ses envies aux artistes. C'est aux artistes de se rendre compte qu'il existe d'autres possibilités, d'autres modèles économiques. En choississant de licences libres ou de libre diffusion, il est plus simple de se faire connaitre, mais celles ci sont freinées par les sociétés de gestion de droit. Par exemple la SACEM ne permet pas à un artiste de diffuser lui même sa musique ou de diffuser certains morceaux sous licence libre ou de libre diffusion. De même, on est artiste SACEM ou pas : il n'y a pas de granularité. On ne peut pas faire d'un côté des morceaux qu'on va diffuser librement pour allécher le chaland et certains autres gérés par la SACEM : c'est du tout ou rien. Il me semble avoir lu également que la SACEM gère les droits rétroactivement d'un an à partir de la signature du contrat de gestion de droits (si quelqu'un pouvait confirmer/infirmer ceci).
Les devoirs de chacun
Pour trouver un juste équilibre, chacune des parties devrait respecter ses devoirs.
Le public tout d'abord. Il devrait respecter la loi, et ne pas télécharger illégalement. Et si le besoin culturel se fait sentir, alors puiser dans le vivier d'artistes qui proposent leurs oeuvres sous licence libre ou en libre diffusion. Un petit tour sur jamendo.com et dogmazic.net permettent déjà de s'ouvrir à d'autres musique, et pour les nostalgiques de la musique commerciale, il vous reste deezer.com (même si flash çapu) vu que je ne pense pas que jiwa soit devenu légal.
Les artistes ensuite. A eux de jouer le jeu, et diffuser une plus grande partie de leur musique sous une licence libre ou de libre diffusion, histoire que le public découvre de jeunes talents plus facilement, et rentre dans un principe de "tu me donnes, je te récompense". Qui n'a jamais acheté un CD en regrettant les 20€ dépensés après une ou 2 écoutes ? L'artiste qui permet une distribution libre de sa musique fidélise aussi son public, qui se sent moins pris dans une logique commerciale. Mon rêve est que l'on rentre dans une ère de récompense au mérite : je découvre ton œuvre, et si je l'apprécie je te récompense en monnaie sonnante et trébuchante. C'est le système de dons qu'utilise (ou utilisait, je ne vois plus le bouton de dons ?) Jamendo, et franchement, dans un monde idéal, ce serait super.
Et pour finir, l'industrie culturelle. Que l'industrie musicale se mette au niveau. Aujourd'hui il est plus simple de télécharger illégalement de la musique que de l'acheter. Plutôt que de tenter de complexifier le téléchargement illégal, ils feraient mieux d'améliorer l'offre légale. Proposer divers formats en plus des MP3 de qualité moyenne (dans le meilleur des cas) ou de fichier protégés par DRM (dans le pire des cas). Avoir du Ogg/Vorbis, voire même du FLAC leur permettrait de se mettre à niveau avec les artistes qui ont tout compris. Pour ce qui est des distributeurs de cinéma, j'avais déjà testé la pauvreté des catalogues VOD des fournisseurs d'accès. Sans compter les tarifs prohibitifs pour une location dématérialisée...
Conclusion
Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir. Je suis loin d'avoir la science infuse, mais en tout cas le texte HADOPI est clairement déséquilibré. A mon avis ce texte sera adopté juste pour que la majorité ne perde pas à nouveau la face, ne restera que le recours devant le conseil constitutionnel qui aura une chance de remettre la France dans les rails de la révolution numérique..
Bonus
Quelques slogans de la manif :
- "Albanel, démission"
- "Albanel, on ne veut pas de minitel", avec sa variante : "Albanel, retour au minitel"
- "Franck Riester, retour à l'âge de pierre"
- "Anéfé, le texte est rejeté"
- "Public, artistes, unis contre HADOPI"
- "Non, non, non, au logiciel espion"
- "Présomption d'innocence, reviendras tu en France ?"
- "HADOPI, Sarkozy, cela rapporte à qui ?"
- "Albanel, tu te rates, on est pas tous des pirates"
Commentaires
Je vais te répondre sur la licence globale.
Tu commences par parler de faire évoluer les majors, mais vers quoi ? Je te rappelle d'ailleurs que c'est le principal argument du gouvernement. l'HADOPI doit créer un cadre protecteur pour permettre à l'industrie culturelle d'évoluer. Mais, je comprends mal qu'elle évolution pourrait-il y avoir alors que la musique sera toujours gratuite sur les réseaux d'échanges...
Ensuite, tu t'inquiètes d'une taxe, comme celle sur pour la copie privée et tu la pense injuste. Alors, il faut évidement que tout le monde paye ce nouveau droit, puisque d'un part c'est un nouveau droit, ensuite parce que même si tu n'as pas d'ordinateur, tu peux toujours écouter un CD piraté par ton petit-fils. D'autre part, les trackers, pour ne parler d'eux, ne seront que trop content de donner les chiffre de leurs utilisations: ils le font déjà. Quand au droit international, il n'y a pas de problème international puisque les conséssions droit de propriété sont par pays. Genre ce n'est pas le même label qui distribue telle musique en France et en Norvège.
Tu finis sur NIN, qui fait du mécénat global (les gens donnent ce qu'ils veulent ), mais ca ne me parait pas un peu léger pour garantir le financement d'une grande partie de la culture et la musique ca a une valeur...
C'est quoi, une HADOPI acceptable ? Parce que le problème de l'indentification par l'adresse IP reste posée. Quelles solutions à ce problème technique qu'on ne peut pas ignorer ?
autres manifestations?
@Guyome :
Les majors sont des dinosaures qui refusent de mourir. Mais au moins s'ils permettaient de simplifier l'accès à leur catalogue musical, et arrêter de punir leurs clients, il y aurait un grand pas en avant de franchi. J'aime bien la vision exposée dans cet article de numerama. L'évolution peut venir aussi de simplifier le processus technique d'achat. L'intégration d'ITMS dans iTunes a le mérite d'inciter à la consommation légale. Le prix n'est pas tout : plein de gens ont peur des virus quils peuvent chopper sur le P2P, et si la méthode légale est plus simple, une partie des "pirates" (et surtout les pirates occasionnels à mon avis) changeraient leur comportement.
Euh, là je ne te suis pas. Pas besoin d'avoir une connexion internet pour écouter le CD piraté du petit fils. Imposer des taxes juste parce que les gens "pourraient" pirater, je trouve cela profondément injuste. C'est partir du postulat que tout le monde est un pirate en puissance. Il y a juste un hic : le P2P ne représente pas tout le flux d'œuvres téléchargés illégalement. Une entreprise privée peut jouer au "pot de miel" pour voir qui télécharge une oeuvre, mais les newsgroups binaires, les rapidshare et megaupload... Pour ceux là il faut soit une décision judiciaire pour obtenir les ip des téléchargeurs, ou imposer encore ce mouchard, ce qui est inacceptable.Côté droit international, je me trompe peut être mais il me semble que tous les artistes du monde n'ont pas obligatoirement un ayant droit en France. Si je télécharge un fansub non licencié en France, où devrait aller l'argent ? Si je télécharge une musique indienne qui n'a pas d'ayant droit en France ?
Pour finir, NIN est un modèle sur leur manière de communiquer avec leur public. Ils donnent ce que veulent les gens : il s'encouragent les remix, la réutilisation de leur musique, l'effet collector, et l'appartenance à une communauté de fans. Ils fournissent leurs musiques avec une qualité parfois supérieure à ce que tu as dans le commerce (équivalent du master). Ils ne se foutent pas de la gueule de leur public. J'avais entendu parler de NIN avant, mais je n'avias jamais écouté leur musique. Depuis The Slip, je sais que je suis prêt à payer pour un album de NIN, et pas forcément pour des raisons idéologiques. Mais parce qu'ils font du bon son, et ne se foutent pas de ma gueule : ils veulent que j'en profite dans les meilleures conditions. Je suis d'accord que leur modèle économique ne fonctionne que lorsqu'on a atteint un certain statut. Mais c'est un modèle qui fonctionne, pourrait fonctionner pour d'autres artistes, et qui a au moins le mérite d'exister. Après je suis complètement d'accord qu'il reste à développer des solutions pour tous les artistes, et surtout des moins populaires. Jamendo permet par exemple l'acquisition de licence commerciale pour sonoriser des lieux avec de la musique en libre diffusion. Il n'y a pas de solution ultime. Juste un éventail de solutions, qu'il faut encore étoffer.
@Christophe :
Effectivement, c'est une très bonne question. Je n'ai pas de réponse. Tout ce que je sais c'est que pour l'instant je préfèrerais qu'on me mette une amende de 50 euros, que je suis capable de contester si besoin est, plutôt que de me faire couper ma ligne. Ce serait une amélioration on est d'accord que ce n'est toujours pas la panacée...
@conseil juridique:
Pas que je sache, mais s'il y en a, elle seront annoncées sur http://www.manifestation-contre-hadopi.com et http://www.laquadrature.net/.